Epoque de l'entretien:Troisième album des NTM,"Paris sous les bombes",1995.
Lieu:Pigalle,à la salle Erotika,où les NTM filment les dernières scènes d'un clip.Puis,dans un café du 20ème arrondissement.
Ambiance de l'époque:Devant le succès de leurs pairs,les NTM enragent de plus belle.Cet album sera le bon.Il sera leur premier disque d'or (150.000 exemplaires vendus,chiffres fin 1995).
De votre nouvel album se dégage une nostalgie qu'on ne vous connaissait pas...
Kool Shen:Les morceaux "Paris sous les bombes" et "Tout n'est pas si facile" retracent les prémisses du hip-hop en France,aux débuts des années 80.On était jeunes,tout ça avait une pensée,une direction.Aujourd'hui,l'authenticité des racines manque,le style prime sur le fond.On voulait le rappeler.
Joey Starr:Quand je rappe "Croyant que la galère faisait de nous des frères",c'est une façon de constater que notre leitmotiv "On est tous dans la même galère" nous a conduits,en fait,à être de moins en moins nombreux.Mais ce n'est pas propre aux NTM.Nous avons tous eu cette naïveté,cette insouciance,qui ne résistent pas au temps.Nous étions naïfs aussi bien musicalement que pour le reste,mais contrairement à ce que bien des gens ont pensé,nous n'avions pas de certitudes.Tout ce qu'on fait est en réaction.Maintenant,j'ai une certitude: que la désensibilisation est partout et que l'individualisme tiendra jusqu'au bout.
Le teneur de l'album reste virulente mais,par endroit,filtre une étonnante amertume ...
Kool Shen:Nous avons 26 et 27 ans,aujourd'hui.Et nous évoluons dans un univers,où,comme dans la vie de chacun,des choses se passent,des rêves s'écroulent."Tout n'est pas si facile",c'est autant sur le hip hop que sur l'amitié.Chacun suit sa route.Il y a des séparations,malgré qu'on soit tous issus du même quartier,qu'on pensait être tous les mêmes,qu'on savait où étaient les fils de pute...
Joey Starr:On croyait que les gens ne passeraient pas à côté de ce qu'on faisait,mais hormis les concernés ou les curieux,personne n'en a rien à foutre! Ceci ne donne pas raison pour autant à ceux qui rappent pour ne rien dire.On n'a pas le droit de fonctionner comme ça ...
Mais vous-mêmes,à tourner des clips d'un million de francs et à enregistrer des disques à New York,vous suivez une autre route ...
Kool Shen:Erreur.Je vis toujours au même endroit,à Saint-Denis,même lit,même chambre.Je cotoye les mêmes gens,je joue au foot au même stade.Joey,lui,habite Paris mais je peux citer 250 adresses où il est passé,deux jours ici,trois jours là.Et va trouver un mec plus hardcore que lui ! Si tu le trouves,je te garantie qu'il habite Montfermeil ou Saint-Denis.Ça n'a rien à voir.
Avant,pour vous,les choses semblaient quand même plus simples.Il y avait vous,et le reste du monde ...
Kool Shen:Quand tu commences à te mettre à la place des autres,tu comprends certaines choses.Mais les fils de pute,pas ceux qui ne peuvent pas faire grand chose,mais ceux qui tiennent les rênes,ceux-là,ouais,je pense toujours que c'est des enfoirés.Exemple,le ministre de la Jeunesse et des sports,Alliot-Marie.Quand je l'entends dire "J'ai été en banlieue",ça m'énerve. Ce n'est pas d'y aller qui compte.C'est d'y vivre dans les conditions.Sans argent,avec le gosse qui traîne en bas.
La France est plongée en campagne électorale. Réactions.
Kool Shen:Les politiques vivent dans un monde totalement différent du nôtre.Quand Chirac vient nous parler du social,c'est du marketing.Les politiciens ne viennent même pas parler de leurs idées,mais juste constater.Nous aussi,les NTM,on s'agite et c'est tout.Mais nous ne faisons que de la musique.On sait que nous ne changerons pas le monde.Mais si on peut éduquer des jeunes,leur apporter un peu de réconfort,ce sera gagné.Léo Ferré m'est resté dans la tête quand j'étais petit,et rien que ça,ça compte.
Joey Starr:Je réagis à la campagne à fleur de peau,quand je tombe dessus.Je me sens concerné par la vie de la cité,mais pas par les projections des politiciens.Quand je vois un Balladur en train de speaker de l'insécurité,je me sens tout de suite visé. Chirac ? Bon,c'est une plaisanterie.T'as vu le décalage ? Leurs gesticulations ? Pour les gens comme moi,un gouvernement de gauche ou de droite,c'est pareil.Parce que quand j'ai 10 F en poche,je saute dans le métro.Parce que beaucoup de choses sont devenues de sales habitudes...J'y crois tellement pas pour moi! Je me sens loin.Et puis,dis-moi comment les politiciens arrivent à changer aussi facilement de camp et d'opinions ? On ferait comme eux,on recevrait des pierres direct,eux,non! Je suis désorienté.C'est pire que les maths,sérieux! Ce qui a changé pour moi,c'est de faire de la musique.Pas la politique.Mon devoir de citoyen,je le remplis tous les jours.En écrivant mes raps.
Sur votre nouvel album,vous vous dites "En quête d'un identité défaite"...
Kool Shen:C'est une allusion aux "Victoires de la musique",à la reconnaissance qui peut être faite au rap.On voudrait faire comprendre que l'image banalisée du rap n'est pas la seule...Putain,quand on allait graffiter les trains,on n'avait pas cette attitude là!
Vous avez été confronté,comme un autre groupe de rap français,Ministère AMER,aux foudres de la censure.Il a été question que votre album précédent ("J'appuie sur la gâchette",1993) soit retiré des ventes à cause de la chanson "Police". Que s'est-il passé?
Kool Shen:Nous avons reçu une convocation de la police.Refus d'y aller: déjà pour nous serrer pour les interviews,c'est difficile,alors pour faire une déposition au commissariat...Deuxième convocation,septième,énième convocation,on apprend qu'il faut absolument qu'on y aille sous peine d'y être emmenés manu militari.On arrive: "Vous avez écrit une chanson intitulée "Police" ? Oui."Vous comptez la chanter en concert" ? Oui."Est-ce que ça risque de passer à la radio" ? Je ne sais pas."Pouvez-vous la jouer à la télé" ? Oui."Est-ce que vous avez eu vent de soulèvements quelque part" ? Etc.La parano complète.On savait pas trop qui portait plainte. Pasqua ? Le ministère de l'intérieur ? Le juridique,c'est pas notre truc.A la finale,on a rien eu.J'ai pris leur démarche comme un avertissement pour notre troisième album,puisque la plainte avait été déposée trois mois après la sortie du deuxième,soit après le délai légal pour pouvoir l'interdire.
Avec "Passe le oinj",vous abordez le thème du cannabis.Que pensez-vous du débat sur sa légalisation?
Kool Shen:Tout dépend de ce que cela signifie.Si c'est pouvoir se déplacer avec vingt grammes sans que les flics te cassent les couilles,c'est stylé.Si c'est créer des points de vente gérés par l'Etat,ça me dérange.Parce que ça signerait la disparition des petits métiers de proximité.T'imagines,"Nuit gravement à la santé" sur les barrettes ! Et l'état qui ferait de l'argent là-dessus!
Un titre comme "Le rêve",même empreint d'autodérision,sonne comme un éloge au matérialisme.On est loin d'un de vos premiers raps,"L'argent pourrit les gens".
Kool Shen:Sans conteste.Jeune,actuel,culture basket,société hyper dynamique,consommatrice! Ouais,flambe,matérialiste! Surtout quand t'as pas beaucoup.Mais,nous,c'est du petit matérialisme.On est pas des spéculateurs.Mais quand je vois un pote dans une belle voiture,à quoi tu veux que je pense ? A Arlette Laguillier ? Non,franchement,je suis heureux pour lui.Mais il ne faut pas perdre de vue que ces rêves de Corvette,de téléphone sans fil,c'est aussi une parodie du rap américain.
On vous sent mal à l'aise dans vos prestations télévisées.Pourquoi ?
Kool Shen:Pour bien passer à la télé,il faut avoir le sang froid et de la répartie.Aller à la télé,c'est faire l'acteur.Et je suis mal dans ce rôle.A la télé,on ne te donne pas le temps de réfléchir,tac tac,faut répondre,et vite.C'est pas mon univers.C'est froid,très froid.Et dans ce monde aseptisé,nous, parfois,on explose.On est en total décalage.
La presse d'extrême droite s'en prend régulièrement aux rappers,et particulièrement à vous ...
Kool Shen:Si nous ne représentions rien,elle ne parlerait pas de nous.Mais ça ne nous dérange pas d'être leurs boucs émissaires.Qu'ils y aillent,qu'ils caricaturent un jeune de banlieue en lui mettant un t-shirt NTM! Je cautionne! Le jeune avec la casquette,c'est moi! Y-a pas de problème !
Comment pensez-vous que vous vous seriez exprimés sans le rap?
Joey Starr:Dans la manutention,mec ! Sincèrement,je n'aurais rien exprimé.C'est le rap qui m'a donné la force de me lever le matin.Jamais je ne me serais investi autant pour autre chose.Je serais sans doute allé dans des directions complètement opposées,pas vraiment positives ou constructives.A un moment,j'ai dû choisir entre le rap et un stage de sonorisateur.Le même jour,j'avais soit le début du stage et dans ces trucs d'insertions sociales,si tu n'y vas pas la première fois,t'es pas bon,soit notre première émission télé.J'ai choisi les NTM.
Kool Shen:Dans le sport,peut-être. J'ai joué en cadet nationaux au Racing (football),et il était question que je parte dans un centre de formation.Mais tout le côté encadrement "C'est comme ça,si tu ne te plies pas à ça,tu joueras pas" m'a cassé les couilles.J'ai jeté mon maillot.
Comment vous imaginez-vous dans dix ans?
Kool Shen:Dans la musique,j'espère.Rapper ? Je ne sais pas.
Joey Starr:Je ne me projette pas. Autour de nous,comme le disent Ministère AMER,il y a de plus en plus de gens qui tombent,pas forcément sous le coup des poulets...Je vis au jour le jour.Ça m'a toujours bien réussi. Je sais qu'on part en tournée bientôt,et basta.Les NTM,c'est comme si on nous avait projeté à Disneyland à l'âge de 9 ans,et qu'on y serait encore! Je continue à penser que ce qui nous arrive est incroyable.Même si "Tout n'est pas si facile".